Prsentation du duo par Morena
Fattorini et Alain Jean-Marie.
Propos recueillis par Yvan Amar le 8 janvier
2002, pour France Culture, Ç Jazz lĠafft È.
Yvan Amar :
Morena Fattorini, cĠest vous avec Alain Jean-Marie qui tes lĠinitiative de
ce duo. En deux mots quel est le rpertoire, puisque cĠest un rpertoire quand
mme assez trange pour ce quĠon peut classer dans le jazz et qui nanmoins sĠen
rapproche. Alors, quĠest-ce que vous chantez ?
Morena Fattorini : eh
bien, il sĠagit dĠun rpertoire constitu de mlodies franaises, de mlodies
baroques italiennes et de Lieder de Eisler et de Kurt Weill ; il y a aussi
quelque standard de jazz comme Nem um talvez, My Man is gone now Éet on mlange les quatre langues.
Y. A. : Nem
um talvez je crois
que cĠest un morceau dĠHermeto Pascoal, l cĠest le Brsil..
M. F. : oui je le
chante instrumentalement sans parolesÉ
Y. A. :
donc il y a du Brsil, de lĠAmrique du nord, de lĠAllemagne de la France et de
lĠItalie. Est-ce quĠil y a un point commun entre, outre votre propre sensibilit ;
quĠest-ce qui vous a guid justement ?
M. F. : et bien cĠest
ma formationÉ Parce que jĠai commenc en tudiant la musique classique, toutes
ces mlodies que jĠadoraisÉ En mme temps jĠcoutais le jazz et jĠtais fascine
par la libert et puisÉ cĠest comme un ciment le jazz pour moiÉ qui peut
produire des alchimies, et donc voil, cĠest ce que jĠessaie de faire avec
Alain.
Y. A. :
alors lui, bien entendu, il improvise et vous, quelle est votre marge de libert
par rapport ce qui est crit dans la partition, puisque vous partez de mlodies
que vous lisez, que vous interprtez ?
MF : oui que jĠinterprteÉIl
y a quelques compositions originales, jĠavais oubli de le dire, qui permettent
lĠimprovisation, ce sont souvent des morceaux modauxÉ
Y. A. :
par exemple, lequel ?
M. F. : CĠera
una volta, Attide est une mlodie
trs simple constitue de deux phrases superposes la main gauche et la
main droite du piano. Le texte est un fragment de la potesse grecque Sappho, que je chante traduit en
italien. Et voil ce quĠil signifie Ç Je tĠaimais Atthis, depuis si
longtemps, tu nĠtais mes yeux quĠune petite fille inhabile lĠamour È.
Yvan Amar demande aux deux
musiciens de jouer cette pice
Y. A. :
donc on vient dĠentendre de lĠitalien, Morena Fattorini, vous chantez galement en franais et
en allemand, en anglais parfoisÉAlors quĠest-ce qui change quand vous passez dĠune
langue lĠautre ?
M. F. : cĠest un
autre univers musical, la sonorit des mots, cĠest comme la musiqueÉcĠest
abstrait et en plus il y a le sensÉ donc chaque langue a un univers particulierÉ
On parle du gnie des langues.
Y. A. :
alors puisque vous tes accompagne par Alain Jean-Marie qui lui improvise,
est-ce que de temps en temps vous improvisez un petit peu, est-ce que vous vous autorisez un pas
de ct par rapport au texte musical ?
M. F. : oui, je me
laisse parfois corrompre. Il y a aussi le timbre qui constitue lĠimprovisation,
lĠintonation, lĠinflexion des motsÉIl nĠy a pas que les notes, je croisÉ Ce qui
est intressant pour moi dans le
jazz, cĠest le travail du son, aussi.
Y. A. :
CĠest par exemple lĠentre dans le texte ? Comment attaquer un motÉ
M. F. : oui, ou le
son en particulier. Souvent dans le classique, on travaille un seul son, un
seul timbreÉ Ce nĠest peut-tre plus vrai maintenantÉ On a la tendance avoir
un mme son, alors que les musiciens de jazz ont des sons particuliers, chacun
a des sons particuliers. Les pianistes sonnent diffremment, les trompettistes,
les chanteurs sonnent diffremment.
Y. A. :
je me tourne vers vous, maintenant, Alain ? pour vous demander comment
vous vous situez par rapport cela. Vous jouez du Faur, vous jouez du Eisler
ou du Kurt WeillÉ QuĠest-ce que vous lisez, quĠest-ce que vous jouez ?
Vous traitez cela comme une grille de standards ?
Alain Jean-Marie :
oui, je traite cela comme si jĠaccompagnais un standard. Je nĠai pas un
accompagnement crit, mais jĠai une trame harmonique qui correspond la mlodie
que chante Morena et donc je suis dans mon rle de pianiste de jazz qui
accompagne, cĠest--dire avec les fluctuations de lĠaccompagnement, avec les
surprisesÉ
Y. A. :
cĠest--dire ?
A. J.-M. : les
surprises qui peuvent arriver selon une certaine inflexion de voix, une petite chappe
dans la trameÉTout ne peut pas sĠcrire.
Y. A. :
vous tes parti de quoi ? Vous tes parti de partitions originales ou bien
vous tes parti dĠune coute vous que vous avez transcrite sous forme dĠun
codage harmonique, dĠune grille ?
A. J.-M. : Morena a
transcrit lĠaccompagnement, crit une grille.
Y. A. :
cĠest elle qui lĠa fait ?
A. J.-M. : oui. Aprs
jĠai interprt sa grille en apportant mes propres modificationsÉEt elle mĠa
fait couter les versions classiques originales, donc jĠai entendu les versions
classiques.
Y. A. :
donc vous savez ce que vous corrompez.
A. J.-M. : je sais ce
que je dtourne. Mais lĠide est de Morena, je ne connaissais pas ces musiques
avant quĠelle ne me les fasse couter.
Y. A. :
est-ce que cela a eu une influence sur le reste de vos activits musicales ?
Par exemple, vous avez dcouvert Eisler ou Kurt Weill en partie grce ce
travail avec Morena ?
A. J.-M. : oui jĠai dcouvert
Eisler grce ce travail.
Y. A. : est-ce
que vous pensez que a sĠentend quand vous jouez dans dĠautres contextes ?
A. J.-M. :non, cela
ne sĠentend pas, mais cela me conforte dans lĠide quĠun pianiste de jazz peut tre
prt toutÉ Comme elle disait, cĠest un ciment le jazz, cĠest le langage
commun qui peut faire se rencontrer des mondes apparemment loigns les uns des
autresÉ
Y. A. :
et vous accompagnez Morena de la mme faon que vous accompagnez une chanteuse
de jazz qui chante des standards ou bien le fait quĠelle soit trs proche de la
mlodie et quĠelle ait un timbre, mme si vous la corrompez, qui vient du
classique, a change la faon dont vous lĠaccompagnez ?
A. J.-M. : non, je lĠaccompagne
comme jĠaccompagne toutes les autres, cĠest--dire en tant lĠcoute et en
essayant dĠtre le plus prs possible. CĠest comme un jeu de miroirs, les uns
se refltentÉnous nous refltons lĠun sur lĠautreÉ